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 Réflexions sur la non-violence collective...

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Date d'inscription : 06/09/2005

MessageSujet: Réflexions sur la non-violence collective...   Ven 4 Mai - 11:02

Pour la non-violence collective


En refusant que la fin justifie les moyens, nous luttons le dos au mur, et
il y a urgence.

À propos de la violence et de la non-violence (voir les numéros 1312 et 1313
du Monde libertaire, notamment les articles de Johan et de Michel Sahuc), je
veux attirer l'attention sur ce qui me paraît le point sensible .

Retenons d'abord deux aspects nouveaux dans la situation mondiale. D'une
part, les moyens des dominants n'ont jamais été aussi puissants ; donc «
prendre les armes » (et lesquelles ? à qui ? à quel prix ?...) est
probablement voué à l'échec. D'autre part, l'idée se répand que les moyens
collectifs non-violents peuvent être efficaces : alors que jusqu'ici, par
exemple, la plupart des gens faisaient la grève sans mettre ce moyen en
relation avec la non-violence, une constante des manifestations massives
actuelles est une aspiration diffuse à la non-violence. Chez les anars, la
mise en question des moyens violents apparaît dès le début du 19e siècle,
et, pour la période actuelle, de plus en plus explicitement, par exemple
dans les colonnes du Monde libertaire ou d'Alternative libertaire [belge].
Quant à ceux des croyants et des humanistes qui, sans contester la
domination dans son principe, se réfèrent plus ou moins à la non-violence,
ils invoquent de plus en plus souvent un « droit », ou même un « devoir »,
de « désobéissance civile ».

À situation nouvelle, stratégie nouvelle. Élargir l'intersection entre les
courants anarchistes et les courants non-violents me paraît souhaitable,
mais à condition d'être clairs sur le rapport entre les moyens et la fin. Ce
que j'appelle la non-violence collective - je n'ai rien à dire sur
l'individuelle - n'est pas une mystique. C'est une forme d'action politique,
caractérisée par son abstention de tout recours à la violence armée et par
son lien avec une fin qui exclut la violence, donc toute forme de
domination.

Considérer que la domination est, dans son principe même, une violence, ça
ne fait guère problème pour des anarchistes. Par exemple, les militants
groupés autour de la revue Anarchisme et non-violence (1964-1974) se
déclaraient non-violents parce qu'anarchistes ; moi, je me dirais plutôt
anarchiste parce que non-violent ; mais cette divergence n'a guère
d'incidence pratique. Le point sensible est ailleurs, au plan de la
pratique, justement.

Il ne faut pas se cacher qu'en cas d'opposition frontale, quand les
dominants jugent menacés leurs intérêts vitaux, la non-violence collective
prend le risque d'être écrasée. Rien à voir avec la médiation à l'abri des
matraques ni avec la diplomatie à l'abri des canons. Pas de position de
repli. L'efficacité consiste à se refuser tout recours, même ultime, à la
violence armée. C'est parce que la non-violence ôte ainsi aux soldats et
autres policiers - eux-mêmes dominés, et d'autant plus qu'ils sont plus bas
dans l'échelle sociale - une raison d'avoir peur d'être détruits qu'elle a
des chances de les déstabiliser, de leur saper le moral, de les amener à
écouter eux aussi leur désir, leur sensibilité, à réfléchir, à refuser eux
aussi d'obéir. Si on se réservait de faire appel à la violence « en cas
d'échec » de la non-violence, on priverait celle-ci de son efficacité :
provoquant la peur, on perdrait toute chance d'arrêter la violence. Comme
l'anarchisme, la non-violence collective ne peut admettre de compromis sans
devenir inefficace, car tout recours à la violence perpétue la domination,
en la faisant tout au plus changer de camp.

On a beau recourir à des moyens dénués de violence, tant qu'on envisage de
recourir en dernier appel à la violence armée, on reste dans la casuistique
de tout dominant : « La violence, c'est pas bien, sauf quand j'y recours
comme à un mal nécessaire pour défendre des valeurs supérieures », la Foi,
la Démocratie, l'Ordre, la Paix, la Liberté, les Droits de l'Homme, la
Révolution... (une variante de cette casuistique figure dans le Lexique de
la non-violence, p. 30, ouvrage de Jean-Marie Muller dont Johan conseille la
lecture avec raison, mais en oubliant d'avertir le lecteur sur ce point
capital). Cette casuistique récupère l'idée de non-violence au profit de la
domination. Conséquence pratique : dans toutes les manifestations
altermondialistes, on voit ceux qui se réfèrent à la non-violence se mettre
au service des dominants pour exclure les anarchistes, présentés comme se
livrant à des violences. Reproche fondé quand ceux-ci tombent dans le piège
du combat de rue, mais pur prétexte en cas de sabotage et de destruction
d'objets symboliques de la domination (faute de système nerveux, les objets
ne subissent aucune violence !).

La non-violence collective n'est pas une valeur parmi les autres, mais le
critère de toutes les autres (sauf de l'objectivité scientifique, dont nous
avons intérêt à nous servir, mais qui est d'un autre ordre...). J'évite
l'étiquette « pacifisme intégral », non à cause d'« intégral », bien sûr,
mais à cause de « pacifisme » : ce terme évoque inévitablement des
rassemblements hétéroclites, qui occultent les conflits réels, la lutte des
classes et les multiples et complexes hiérarchies de domination.

En refusant que la fin justifie les moyens, nous luttons le dos au mur. Nous
savons qu'il y aura des victimes, mais, dans la situation mondiale actuelle,
il n'est pas déraisonnable de supposer qu'au total, le pari sur une
non-violence qui s'attaque, en amont, à la cause générale des violences, à
la domination dans son principe, fera moins de victimes que les éternels
compromis avec elle. Nous ne nous en remettons pas, contrairement à ce que
pense Michel Sahuc, à l'humanisme de nos adversaires (comme le faisait
Gandhi), pas plus qu'à la compassion de ce monstre froid qu'est l'État :
nous nous adressons à des dominés comme nous. Toutefois, il y a urgence.
N'attendons pas que les soldats aient été transformés en robots et que
l'opinion publique ait été parfaitement aseptisée.

Sauf à croire au miracle (de la « volonté individuelle libre » ? des «
forces vitales » ? du « dynamisme prolétarien » ?), nous avons intérêt à
prendre en compte les mouvements de masse actuels, tels qu'ils sont, et,
pour que la désobéissance civile s'inscrive dans une action explicitement
révolutionnaire, à faire connaître, par notre pratique et notre discours,
les risques et l'enjeu, c'est-à-dire les dimensions pratique et théorique,
de la non-violence collective. Dans cette perspective, le plus difficile
n'est pas de prendre conscience de la lutte des classes à partir du vécu
d'exploités ou d'« exclus », ni de condamner le capitalisme dans son
principe à partir du constat de ses conséquences, mais bien de lutter contre
la domination sous toutes ses formes alors qu'on a été conditionnés dès
l'enfance à la subir et à l'exercer, et, plus encore, de parier sur la
non-violence collective malgré les risques. Et pourtant, s'il y a une
solution, c'est probablement celle-là.

François SEBASTIANOFF



(75 ans, anar perdu dans le Cantal)
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